« Parlay-vous cricket? »

Un billet d’Alain DOUGNAC, octobre 2012

Voici que le cricket, grâce à la télévision et à son apparition dans les établissements scolaires sort du petit monde de la communauté anglophone française.

Comment le cricket va-t-il donc se jouer et se commenter en français ? Entre la norme édictée par les instances à travers la traduction des règles du jeu et la libre expression des commentateurs sportifs, où se situera le « parler-cricket » des futures générations de joueurs francophones ? Va-t-on vers un sabir constellé d’emprunts anglophones comme pour le football américain ou vers une francisation style rugby ?

Voici quelques remarques de linguiste à propos de ce que suggère le glossaire et de ce qu’on entend à la télévision. Juste pour faire débat, avant que l’usage ne fige la langue.

Comme la télévision ne nous donne à voir que du cricket 20:20, on devra malheureusement attendre encore un certain temps pour savoir comment les commentateurs se sortiront du piège linguistique suivant : combien le capitaine va-t-il mettre de slips dans le champ ? Voici un mot d’emprunt plus que périlleux et pour lequel il faudra bien trouver une traduction. Le glossaire officiel propose le terme « rideau »,  qui décrit bien la fonction des joueurs alignés dans cette zone du champ, mais qui mène rapidement à des confusions si on l’applique aux joueurs de champ concernés : « premier rideau », « deuxième rideau », voilà qui décrit parfaitement la position des chasseurs dans l’ensemble du champ (champ intérieur, champ extérieur), mais nous éloigne de cette zone. Quelle zone d’ailleurs ?

Voici un autre défi de taille : comment nommer les joueurs du champ et les zones correspondantes ? Le glossaire propose une solution discutable : les arrières, les demis, les avants, les ailiers. On conçoit bien qu’une traduction vise à systématiser les mots appartenant au même domaine, mais l’analogie du terrain de football ou de rugby produit plus d’incohérences que de clarté : les ailiers (long on et long off) sont bizarrement placés au plus près de l’axe des guichets ! Pourquoi chercher midi à quatorze heures ? La plupart des positions sur le champ peuvent se traduire mot-à-mot (jambe fine, jambe carrée, mi-guichet, mi-fermé, long fermé, dans l’axe, long ouvert, mi-ouvert, en couverture, au point, en troisième homme). Si elles ont un côté singulier, cela ne tient pas au terme français, mais à leur nouveauté : on peut très bien imaginer la même perplexité chez un jeune Américain entendant « fine leg » ou « square leg » à la télévision lors d’une visite en Grande-Bretagne.

Là où le glossaire pourrait aisément être systématique, c’est dans la description des éliminations. Le terme générique de « prise » est tout-à-fait approprié : on dira volontiers en français que le batteur s’est fait prendre. Chez les cousins francophones du baseball, une « prise » est un coup manqué par le batteur. La prise peut ensuite se décliner de manière spécifique : prise au guichet (bowled), prise au piquet (stumped), prise à la course, prise à la volée, prise devant (lbw).

Loin de moi l’idée de dénigrer le glossaire officiel. Bien au contraire ! Il contient des termes parfaitement appropriés et souvent remarquablement inventifs, qu’il faudrait vivement recommander aux commentateurs télé. Un cas d’école est la traduction en français de « pitch ». Le glossaire propose « la piste ». Voilà un terme qui se justifie triplement :

* par sa fonction : la piste, c’est là où l’on court

* par l’usage : on entend souvent les joueurs de l’hémisphère sud parler de « track » plutôt que de « pitch »

* par hasard : phonétiquement, « piste » et « pitch » se ressemblent.

Sans parler des potentialités idiomatiques de « piste » : en piste, entrer en piste, sortir de piste… Quel dommage que les commentateurs lui préfèrent « terrain », dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est « vague » !

Le glossaire propose aussi des traductions inventives qui sont de véritables perles poétiques : elles délaissent les procédés habituels de traduction (mot-à-mot, transposition, analogie fonctionnelle,) et reposent sur un saut métaphorique, comme par exemple « vierge couronnée » pour « wicket maiden » ou « baïonnette » pour « yorker ». Ces mots, loin de trahir l’original, inventent un langage qui parle à l’auditeur francophone et familiarise le jeu par le discours.

On pourrait en proposer d’autres : « une bulle » pour « dot-ball », « l’arrosoir » pour « the waggon wheel », « l’entonnoir » pour « the slips »…

A propos : j’ai laissé trois slips devant le rideau… je vais les ramasser… Ah mais bien sûr ! Voilà le terme à employer : des ramasseurs ! Un lanceur, un gardien de guichet, trois ramasseurs et six chasseurs, dont deux à l’équerre, un côté ouvert et un côté fermé. Voilà un champ français qui a fière allure ! En piste, Messieurs les Anglais !